07/06/2006

cherche Suzanne

"Je ne puis te trouver seule, mon âme, pour m'épancher en toi.

Et quand je te trouve seule, je n'arrive plus à me trouver moi-même."

(Ulvi – 1585 Turquie)

 

Comme chaque soir, je m'étais confortablement installé pour faire mon heure de lecture quotidienne. C'était devenu un rituel un peu inexplicable, je ne savais plus m'endormir sans lire trois bonnes dizaines de pages au moins. C'est pour cela que j'étais devenu un client régulier de la bibliothèque communale d'Ixelles, rue Mercelis, cette petite bibliothèque provinciale cachée en dessous du Petit Théâtre Mercelis au passé surréaliste.. Ce mercredi, j'avais pris deux romans, un d'Amélie Nothomb (l'Hygiène de l'Assassin) que je voulais découvrir et un autre d'un auteur japonais, Hari Mugyama, intitulé "Au cœur des néants"que l'on m'avait chaudement conseillé à la Foire du livre. Je me suis décidé à commencer avec le plus gros de deux et pris le japonais. C'était une histoire d'un enfant, qui pendant la deuxième guerre mondiale se retrouve seul à Tokyo – une histoire sombre, comme Tokyo - et lorsque je tournais la page 32 quelque chose était tombé. Je ramassai par terre une photo en noir et blanc. C'était une jeune femme, visiblement sur la digue au bord de la plage, probablement à Ostende ou à Niewport. Elle n'était pas spécialement belle mais avait un air sympathique et charmant. Au dos de la photo, il y avait écrit "pour mon Charles en souvenir de nos belles journées d'automne, l'amour en prime, Suzanne".

Je remis la photo dans le livre, intrigué par cet évènement inespéré. Pourquoi cette photo se trouvait-elle dans ce bouquin? Est-ce Charles qui l'aurait par inadvertance oubliée, lors d'un prêt? C'était peu probable. La photo datait des années 60 au plus, on le voyait dans les vêtements du personnage féminin : la longueur de sa robe, la coupe de ses cheveux, ses souliers, tout cela datait la photo. Ce Charles devrait alors avoir la trentaine, ce qui nous ferait un Charles aujourd'hui de presque 80 ans… Témoignage d'un moment, d'une histoire, d'un souvenir, cette photo allait de main en main, se faisant remarquer discrètement. Cette petite image (6x6) aux bords dentelés se glissait dans la vie des ixellois comme un invité qu'on attendait pas. Je suis retourné à la bibliothèque demander s'il était possible de connaître le nom des gens qui avaient emprunté le livre, des fois qu'un Charles X serait sur la liste… Rien, le livre avait été acheté en 1978 et avait assez bien circulé depuis lors, c'est tout ce qu'on savait me dire. Peut-être qu'un jour, le petit fils de Charles et de Suzanne, viendra louer ce roman et enfin trouver la photo qui manquait dans l'album de Bonne Maman.

09:55 Écrit par joE | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

J'aime bien ce concept Comme celui de laisser un livre, dans un endroit public. Sur la première page, on pouvait lire : emportez moi, lisez moi et une fois fini, abandonnez moi, le temps qu'une autre personne vienne me recueillir

Écrit par : Nola | 07/06/2006

Esclave II Si l’histoire est belle, Maîtresse, ce serait dommage qu’elle ne soit qu’un rêve ; si elle n’est pas belle, ce serait dommage qu’on l’ait racontée.
(Le Privilège des Chemins - F.Pessoa)

Écrit par : Pessoa | 08/06/2006

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