03/08/2006

Conte africain

Pour Tayna, qui fête ce jour son anniversaire!

Les dédales de la digestion

Conte du terroir sénégalais

Auteur :  CanJoe Drophs

 

 

"La vie consiste à se regarder.
Nous nous mangeons

nous nous remangeons

et finalement, la terre nous mange tous."

Le Mangeur mangé – Poésie traditionnelle sénégalaise.

 

Debout, sur le seuil de la porte de son palais, le Brak Mody Malick attendait avec impatience l'arrivé de sa femme Ndate. Son fidèle serviteur Bapinye – qu'il avait ramené du Bassari – restait immobile à ses cotés. La chaleur dure des terres se mélangeait à l'humidité qui montait du fleuve et l'odeur rougeâtre des acacias se dessinait dans les yeux ternes et fatigués de Kimba le vieux chien de Bapinye. A l'intérieur du Palais, en accords d'une mélodie insidieuse, l'activité battait son plein d'effervescence festive. Les serveurs s'affairaient autour de la grande table dans le salon d'honneur, là où - dans presque une heure - serait servi le banquet voulu par Ndate Yalla, la dernière Reine du Walo. "Parle-moi de mes oreilles!" grogna Mody à Bapinye qui resta coi comme son chien. Mody Malik avait besoin de marcher quand il était impatient. Voilà que sa femme, toute reine qu'elle était, se mettait encore à traîner dans les couloirs du palais, entourée de ses dames de cour en tenue d'apparat. Elle portait une camisole de couleurs vives toute brodé de fils d'or qui rehaussait l'éclat de son pagne chamarré. Tout en marchant, Mody Malik pensait à cette folie dans laquelle il était trop tard pour s'en sortir! "Je meurs sur cette agonie permanente qui s'installe dans l'heure, qui repose le jour dans le cadrant du tempo, oublié dans les arpèges de cette mélodie ambrée. La pertinence du moment se cristallise gourmande dans l'éthéré scintillement des étoiles de plastique rouge…" marmonait-il.

 

Tout avait commencé le jour de l'An, en pleine saison des pluies. Ndate avait fait un rêve, la nuit du passage de l'an. Elle avait vu l'Ange Raphael (l'ange noir sans ailes) qui lui avait alors demandé d'organiser un repas à son honneur. La seule condition était que chaque plat fût cuisiné par un chef coq venu d'un lointain pays. Depuis lors, Ndate n'avait plus arrêté de préparer ce banquet. Elle exigea à Mody d'envoyer des émissaires dans les cinq continents pour trouver les cinq meilleurs cuisinais de la planète. Mody ne pouvait faire autre chose que de se plier aux exigences de sa reine de femme, malgré que ce soit lui le Brak. Dès lors, les caravanes d'émissaires sillonnèrent le monde entier, partirent au sud, au Nord, à l'est et à l'ouest pour convier les cuisiniers les plus réputés au festin de la Reine du Walo. Au bout de quatre mois de voyages dans les lointains pays, les émissaires étaient revenus avec les cinq cuisiniers les plus réputés de la planète.

 

Il y avait d'abord le maître Kasekhemoui, l'égyptien d'Alexandrie.  Il y avait encore Anton Tshwane le plus connu zoulou de Durban. Des terres de France venait Marcel Rebouchon, établi à Rennes depuis 1842 et dont la rennomé avait dépassée l'hexagone. Il y avait surtout Maître Xu Zhi Zuhang, arrivé de Canton après un long voyage maritime qui l'amena au port de Bender Cassim en Somalie ou l'attendait une caravane de 40 chevaliers armés et 30 bédouins chargés de vivres et matériel pour la traversée jusqu''au Sénégal. Pour finir, le plus discret et le moins connu parmi tous ces grands chefs coqs c'était Wafîq l'Indien : ("Celui Qui Réussit").

 

Les vagues de moustiques nains remplissaient l'air de nuages pâles et menaçants. Les feuilles des manguiers restaient immobiles dans cette attente faite de chaleur et d'humidité. Le chant des grillons, dans les champs qui longeaient l'arrière du palais, était une musique hagarde et monotone mais rythmé de tissus vermeils et rèches.  Wafîq pensait à tout ça et à l'aventure qui l'avait conduit ici sous les tropiques alors qu'il se trouvait en paix à Bombay la punie. Ses yeux limpides comme le ciel de Djakarta se remplirent d'un voile de "saudade" qui laissait percer le mystère des cœurs qui s'attachent aux pays. Un cœur attaché est une prison pour la vie.

 

Le dimanche 28 mars la reine Ndate du Walo se leva de bonne heure pour donner ses dernières instructions aux serveurs du palais. Dans la grande salle du Palais d'Orient furent dressées douze tables contiguës, surmontées du coté levant par la table royale où les cinq cuisiniers côtoieraient le roi, la reine et Yasmina leur fille ainée, fierté de Mody, de tous les habitants mais surtout de Bapinye le vieux conseiller de Brack Malik qui avait vu naître Yasmina avec ses yeux. De vieux. De renard des champs perdus de maïs, des lunes plaines, des lunes absentes et vides de toutes ses larmes. Soldat de combats uniques et creux qui l'avait amené au bord de la mort, aux marges de cette vie qui allait bientôt se terminer.

 

Dans la cuisine centrale, les cinq chefs coqs avaient déjà établi leurs quartiers, chacun disposant d'un espace réservé. Les laquais s'agitaient dans tous les sens, l'un portant les œufs, l'autre épluchant les mangues… des odeurs d'épices commençaient déjà à se faire remarquer même dans les rues environnantes. Marcel Rebouchon, le chef coq français demanda à ce qu'on dresse des pans entiers de tissus épais pour empêcher quiconque de regarder son art de la cuisine.  Maître Xu Zhi par contre n'avait que faire de ses secrets et appelait volontiers les aprentis somaliens à venir voir ses dons. Kasekhemoui l'egypticien fit la prière du matin et pria Allah pour qu'Il garde sa Vie au bout de cette aventure. La nuit passée il avait fait un rêve étrange où il était question de corbeaux mauves et serpents blancs de mauvais préssages…

 

Lorsque les prières du coucher du soleil furent chantées dans la tour de la mosquée, Ndate ordonna que l'on apporte les plats préparés par les chefs. Le rituel de la Grande Bouffe pouvait commencer… Les portes de la cuisine centrale s'ouvrirent pour laisser passer l'armada de serveurs tous habillés d'un sari blanc immaculé, des gants beiges en coton des Indes et un turban en soie bordeaux. Les grands bougeoirs avaient été placés ici et là pour apporter leur ombre rougeoyante et les joueurs de kora, de balaphon et de calebasses commençaient à accorder leur instruments dans une surdine morne et balafre.

« Que la fête commence ! ». Béa, l’ainé des fils de  Brack Malik s’agita inquiet dans son siège confectionné de coussins drapés des soie orientale. Il savait que quelque chose n’allait pas bien, que un soupçon d’inquiétation non équationnée se profilait dans les murs du grand palais !

 

« Parle-moi de mes oreilles ! ». Bapinye le conseiller de Brack Malik le regarda étonné. Jamais son maître l’avait parlé de la sorte… Il se tu, peut-être à cause de la fatigue que l’agitation de la journée avait engendrée, mais garda son regard profond sur les yeus rougis du maître.

« Je meurs sur cette agonie permanente qui s’installe dans l’heure, qui repose le jour dans le quadrant du temps, oublié dans les arpèges de cette mélodie ambrée. » Le vieux Brack semblait agoniser dans une soupe tiède, indiférent aux aparats que Ndate avait concoté en son honneur. La pertinence de l’instant se cristalisait gourmande dans l’éthérée scintillement des étoiles de plastique rouge accrochées au plafond de la salle d’honneur. Les barrières nadar se positionnaient obtuses dans les pas des nains de jardin, achetés à l’occasion dans le midi de la France, du coté de Lauroux. L’aurore des matins azur, glissait célèbre dans l’oubli des heures muâtes qui transpiraient les fanges des espoirs des femmes de ménage. Le vieux poursuivait son monologue monotone… « Je nettoie la poussière accumulée dans les interstices de la méthode méticuleuse et creuse des pontifes de l’université si locale et si cernée par l’ennui que même les cafards ghanéens ne souhaiteraient y suivre des cours ! Le cours de la Vie, lui, il parcourt fiévreux les accents toniques de la valse à mille temps, la cadence atomique des lieux déserts qui se condensent dans les messes des cardinaux. La soutane – je hais la soutane – n’est que le cache misère des pourritures spirituelles qui gangrènent la pureté de l’homme. Paravent, barricade, muraille, façade, retranchement clownesque qui abrite le vice et la perversion futile, creuse, des dignitaires de la foi. Chargé de crimes jamais avoués, le goupillon célèbre la vilenie habile, la mascarade pantagruélique des représentants du JC local (Europe dirons-nous). Au nom de Dieu… De quels dieux invoquez-vous le Non ? Au nom de quels lois interdisez-vous d’invoquer les noms des dieux qui croupissent agonisants dans le temps, momifiés à outrance par le bon vouloir de quelques cardinaux ou autres  califes véreux et parkinsoniens, patéxisées aux privilèges des nantis de la foi. La FOI, la seule, la vraie, m’appartient parce qu’Elle, je l’ai sentie dans mes veines ouvertes de terreur, dans mes vers sans rimes des nuits pleines de lune, dans la prose de mes cauchemars sémantiquement orthographiés. Le reste, les restes, je m’en tape ! Je suis né libre dans ma tête, je suis livre de ma parole, je suis lire a vos yeux gourmands de mes mots, je suis encore le lit de vos envies passées et à venir, qui sont aussi les miennes et celles de nous tous. Je célèbre la vie, les vies, nos vies, nos larmes et nos mains qui, une fois de plus, se touchent et s’arriment dans l’union et les sens. ». D’un pas lent et mesuré Brack Malick fit un geste ample à l’assistance qui se tu comme un, seul homme. Le silence pesant se dessina lourde de menaces dans les yeux de Béa le fils aîné de Malick. D’une voix puissante qui fit trembler le vieux Bapinya, le maître de la maison parla ainsi : « Citoyens de mon pays aimé ! Enfants du Sénégal, dansez ! Buvez ! Sautez ! Faites-moi le plaisir de – une fois seulement – oublier vos règles, vos lois et vos convenances. Soyez mes hôtes et je vous ferai combler des mets qui à cet effet ont été confectionnés pour le plaisir de vos palais ! Demandez-vous pourquoi on appelle palais cette antichambre de la rippaille… Vous ne savez pas ? Bien… Parce que ce palais qui homénagie la quintessence du savoir-faire culinaire des hommes, ce palais qui vous fait goûter l’exquise combinaison des saveurs puisées dans le monde entier, ce palais n’est que la façade de ces longs couloirs sombres appelés intestins et qui se terminent dans la porte de sortie, l’anus. Ah ! oui, l’anus, ce petit cercle redoutable qui se serre, se contracte, se libère et s’ouvre – tout autant que le vagin lors de l’accouchement – et qui détermine l’habit mortuaire de tous ces mets délicieux que vous allez ingurgiter… Pensez-y mes amis. Vous êtes mes invités parce que j’ai voulu connaître votre opinion, non pas sur la valeur de mes grands chefs cuisiniers dont je connais le talent, mais sur le chemin et l’expulsion de ces aliments de votre corps. ». Ndate se dressa souveraine et d’un geste discret donna l’ordre de commencer le festin. L’étonnement passé, la foule des invités se mit à parler de plus en plus fort au fur et à mesure que le vin pétillant arrivait dans les coupes de champagne. Les gens se mesuraient à la longueur et à l’ardeur des adjectifs qualifiants de la bonne gastronomie. Cela allait durer toute la nuit si, au moment du quatrième repas – celui confectionné par Kasekhemoui l'egypticien – le Brak Mody Malick n’avait pas tombé sur le sol, les mains accrochées hagardes à son cou ! Kimba, le chien du vieux maître, se mit dès cet instant à gémir comme un zombi italien ! Ndate se précipita sur le corps affaissé de son mari et roi mais ne pu que constater qu’il avait été empoisonné ! « Gardes ! Arrêtez-le ! Arrêtez ce traître venu assassiner mon fiel amant et père de mes enfants ! » et elle poussait des cris à vous arracher le cœur, comme le font les bonnes épouses qui viennent de perdre leur mari. Kasekhemoui fut de suite arrêté et conduit aux catacombes du palais. Le lendemain matin sa tête fut tranchée par les gardes de la reine Ndaye.

 

La fête de Ndate était gâchée et la reine savait que c’était ainsi. Une heure à peine après cet évènement tragique le silence campait unique et triomphant sur les marches du palais. Les danseuses du ventre étaient rentrées chez elles sans avoir pu montrer leur talent et leur sensualité. Les joueurs de balafon et de calebasse s’en allèrent dans le plus proche bistrot se soûler avec les putes du quartier du port. Seul Bapinye resta assis, au coin de grande salle, se grattant la tête aux souvenirs riches et puissants qu’il gardait de son maître et seigneur !

 

 

Dix ans plus tard, au bord du Lac Rose en pays bassari, à Port Louis, Dame Ndate et sa cour fêtaient l’anniversaire de Yasmina qui allait sur ses trente ans et toujours pas mariée malgré sa grande beauté. On disait – dans les sombres recoins des paillotes sénégalaises – qu’elle était la maîtresse de la reine Ndate, malgré leur parenté immédiate. Mais jamais nul ne su le prouver de preuves prouvées. Dans la cuisine de la grande demeure Wafîq l'Indien demeura impassible à regarder les oies qui se promenaient ignorantes de tout au bord du grand lac.

 

(entre Faial (Açores) Lisbonne et Bruxelles, juillet 2006)

 

ce texte – difficile à accoucher – a été écrit spécialement pour les Ateliers Gourmands "qu'est-ce qu'on mange?" de Milady Renoir. Rendez-vous le 30 septembre : Nola, tu viens? (avec Emma, porquê no?) Lucas Violon, on te verra?

13:56 Écrit par joE dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : senegal, conte traditionnel |  Facebook |

Commentaires

... De fils en aiguille je tombe sur votre blog que je m'en vais découvrir. Avant de le faire je tenais à vous saluer

Écrit par : P | 03/08/2006

ce blog est bien ..croyez-moi, plein de fantasy comme JoE

Écrit par : milady | 05/08/2006

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